Une entrevue sur les réseaux sociaux avec le sociologue du travail Nicolas Framont m’a inspiré des réflexions sur mon activité de professionnel de l’orientation.
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Une compétence en développement de carrière d’intérêt public

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Une entrevue sur les réseaux sociaux avec le sociologue du travail Nicolas Framont m’a inspiré des réflexions sur mon activité de professionnel de l’orientation. Dans cette entrevue, il aborde notamment les racines systémiques du mal être au travail. Une des racines systémiques se cache dans l’inconscient collectif des travailleurs.

L’inconscient collectif des travailleurs, je l’ai peu étudié. Pourtant en tant que travailleur et professionnel il me concerne. En quoi me (nous?) concerne-t-il? Que puis-je dire de l’inconscient collectif des professionnels du développement de carrière? Par exemple, varie-t-il selon les régions, selon les milieux de formation, de travail, selon les individus? Il semblerait qu’il y ait un inconscient collectif commun et que ce même inconscient collectif diffère selon les types de rapports sociaux propres à chaque pays, région, notamment les rapports sociaux au travail, mais aussi selon les retombées du travail sur chaque individu et même selon les systèmes familiaux.

En France, selon Nicolas Framont interrogé par Salomé Saqué, un inconscient collectif de classe pousse à invisibiliser les autres classes sociales.

À mon avis, cet inconscient collectif de classe peut nous conduire, nous professionnels de l’orientation et du développement de carrière, à invisibiliser les retombées du travail (Limoges, 1987, 2003, 2018) notamment les retombées du travail sur la santé des ouvriers, des employés, des professions intermédiaires, mais aussi des cadres.

Avant que leur santé ne soit affectée de façon irréversible, il serait souhaitable d’aider les futurs travailleurs et les actuels ouvriers, employés, professions intermédiaires et cadres à évaluer objectivement et subjectivement les 7 retombées du travail :

  • Combien est-ce payé ou combien suis-je payé? / Combien voudrais-je être payé?
  • Quelles sont les tâches? / Qu’est-ce que je souhaiterais réaliser?
  • Quelles sont les relations (nombre et qualité)? / Quelles sont les relations (nombre et qualité) que j’aimerais entretenir?
  • Quel est le niveau d’autonomie réelle dans la gestion du temps de travail et de l’espace de travail? / Quel est le niveau d’autonomie attendu dans la gestion de mon temps de travail et de mon espace de travail?
  • Quelle est la reconnaissance obtenue? / Quelles sont mes attentes de reconnaissance?
  • Quel est le rôle clé de ce travail? / Quel autre rôle je souhaiterais pouvoir jouer au travail et dans ma vie (parent, citoyen)?
  • Quelle est l’utilité sociale ou la signification sociale de cette mission? / Quelle utilité sociale ou signification sociale donnerait du sens ou plus de sens ou bien un autre sens à ma vie?

Il me semble que savoir évaluer les retombées du travail constitue une compétence d’intérêt public parce que les enjeux sont sociaux, éducatifs et sanitaires. Tout travailleur, quelle que soit sa classe sociale, recherche des retombées positives du travail. Chaque travailleur a ses attentes, donc sa propre hiérarchie des retombées. Certaines organisations permettent au travailleur de rechercher et de trouver un compromis satisfaisant lorsqu’une retombée n’est pas à la hauteur de ses attentes.

Dans la même entrevue, Denis Colombi (2024) rappelle qu’en 2022, en France, les ouvriers représentent 19 % des travailleurs, les employés 26 % et les professions intermédiaires 24 %. Ces chiffres signifient qu’au moins la moitié des travailleurs réalisent des tâches d’exécution, alors que les médias peuvent nous laisser croire que les exécutants n’existent plus, qu’ils sont remplacés par des robots ou que les travailleurs sont majoritairement autonomes et épanouis, voire des décisionnaires.

Nicolas Fromant (2024) affirme dans cette entrevue qu’en France, le CSA (Conseil Supérieur de l’audiovisuel) a observé que les cadres sont 7 fois plus représentés à la télévision (la télé qui donne des visions) que les ouvriers, tout programme confondu. Dans les médias, ces trois catégories sont donc sous-représentées. La première conséquence de l’invisibilité d’une partie des travailleurs est qu’elle amène le téléspectateur à construire une fausse image du travail, une image dépourvue des retombées du travail et peut-être une dangereuse idée concernant l’absence de lien entre travail et santé, entre son travail et sa santé. L’invisibilité des réalités de ces trois catégories socio-professionnelles, de leur travail réel et des retombées réelles de leur travail participe à la construction d’un mythe qui nourrit un inconscient collectif parfois en décalage avec la réalité socio-professionnelle de ces travailleurs.

Concernant les professionnels de l’orientation et du développement de carrière, par consensus international ils partagent un même champ d’intervention situé dans le triangle Individu-Étude-Travail (nommé par l’OCCOQ Individu-Formation-Travail).

Bien entendu pour nous, Occidentaux, avant d’être un membre de la communauté, chaque individu est un être unique, fondamentalement indivisible qui mérite d’être accueilli dans sa singularité, du moins en théorie. Dans certaines cultures, et pas des moins peuplées comme la Chine et le nord de l’Inde, la dimension communautaire relativise la valeur de l’individu (Todd, 1999).

Les types familiaux (égalitaire/libertaire, individualiste/communautaire, par exemple) représentent un point de vue anthropologique.

Celui-ci permet d’enrichir les points de vue sociologique et psychologique afin de mieux comprendre les dynamiques comportementales au sein des trois pôles Individus, Étude et Travail. Ces types familiaux étudiés par Emmanuel Todd se cachent aussi dans l’inconscient collectif.

Les types familiaux sont des systèmes de valeurs qui organisent la vie des familles sur un territoire. Les types familiaux sont à l’origine de la régulation sociale des individus. Ainsi, nous-mêmes professionnels de l’orientation et du développement de carrière sommes habités et traversés par des valeurs telles que la liberté, l’égalité…

Se pourrait-il qu’une compétence en développement de carrière aussi importante que savoir évaluer les 7 retombées du travail soit empêchée par l’inconscient collectif des travailleurs?

Comment conscientiser l’inconscient collectif des travailleurs? Apprendre aux futurs travailleurs et aux travailleurs actuels à évaluer les 7 retombées du travail représente à mes yeux une mission éducative d’intérêt public et une mesure de justice sociale.

Références

Colombi, D. (2024).Qui travaille vraiment. Paris. Éd. Payot.

Framont, N. (2024). Vous ne détestez pas le lundi. Vous détestez la domination au travail. Paris. Éd. Les liens qui libèrent.

Limoges, J. (2018). La dynamique individu-étude-travail. Paris. Quiplusest.

Todd, E. (2017). La Diversité du monde : Structures familiales et modernité. Paris, Éditions du Seuil.

BLAST, Le souffle de l’info. (2025). Vous ne détestez pas le travail, mais les patrons et le capitalisme. [vidéo]. YouTube. https://youtu.be/JQp5j1rh6sg?si=Iq0pRnToq2QmQ3og

 

* Dans le but d’alléger le texte et d’en faciliter la lecture, le générique masculin est utilisé comme genre neutre.    

Depuis 25 ans, Laurent pratique le conseil en orientation en France dans un CIO (Centre d’Information et d’Orientation). Un CIO est un service public, gratuit et ouvert à toute personne en recherche de solutions pour son orientation. Il a exercé pendant 8 ans en qualité de conseiller à la Cité des métiers de Marseille et animé le pôle orientation/reconversion. Après sa formation à l’Université de Sherbrooke, il a été formateur en counseling de carrière en France.
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Depuis 25 ans, Laurent pratique le conseil en orientation en France dans un CIO (Centre d’Information et d’Orientation). Un CIO est un service public, gratuit et ouvert à toute personne en recherche de solutions pour son orientation. Il a exercé pendant 8 ans en qualité de conseiller à la Cité des métiers de Marseille et animé le pôle orientation/reconversion. Après sa formation à l’Université de Sherbrooke, il a été formateur en counseling de carrière en France.
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