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Le counseling de carrière excède la seule prise de décision scolaire ou professionnelle. Il implique une évaluation biopsychosociale continue de la santé, des émotions, du fonctionnement cognitif, des liens sociaux et des contextes de vie (Drosos et Korfiatis, 2023). Les interventions s’ajustent selon les forces contextuelles, tant personnelles, relationnelles que sociales (Cournoyer et Lachance, 2021). Chez les personnes vulnérables sur le plan de la santé mentale, le dépistage précoce fait partie du rôle de la personne conseillère.
Le Modèle du continuum de la santé mentale (MCSM), élaboré par le ministère de la Défense nationale du Canada avec le United States Marine Corps (2008), sert de cadre d’évaluation dynamique, illustrant la fluctuation de l’état mental et rappelant la possibilité d’un retour vers le bien-être. Il définit quatre zones : verte (état optimal, maintien des soutiens), jaune (troubles légers réversibles, reconnaissance des limites), orange (symptômes aggravés, autogestion renforcée), rouge (troubles graves, référence spécialisée requise). Ce modèle s’appuie sur l’observation de six dimensions[1] : émotions, capacités, sommeil, santé physique, socialisation, consommation d’alcool, drogues ou jeux.
Des exemples inspirés du DSM-5 (APA, 2015) montrent comment ce modèle peut s’intégrer dans un processus de counseling de carrière auprès d’une personne atteinte d’un trouble de santé mentale ou neuropsychologique :
Troubles anxieux. L’anxiété, en counseling de carrière, se manifeste par l’anticipation négative rendant les choix menaçants, une nervosité continue affectant l’attention et un évitement décisionnel menant à l’indécision. Les inquiétudes persistantes peuvent entraîner une recherche insistante de réassurance et une dépendance relationnelle (Shu et al., 2023).
Des stratégies d’intervention pertinentes sont : la clarification des objectifs, la normalisation par des faits, l’emploi de techniques d’ancrage et de respiration contrôlée, le fractionnement des tâches décisionnelles et une vigilance à la survalidation (Priyashantha et al., 2023). Selon le MCSM : en zone verte, les inquiétudes ne freinent pas la progression ; en jaune, le rythme est ralenti ; en orange, l’anxiété entrave l’action et renforce le repli ; en rouge, les pensées anxieuses immobilisent et requièrent un suivi clinique spécialisé.
Troubles dépressifs. En prévention ou stabilisation, la dépression se manifeste par la rumination alourdissant la réflexion, la tristesse et l’abattement diminuant la motivation, et le repli freinant la reprise d’action. La lenteur cognitive entrave la planification et l’exécution, alors que l’isolement restreint l’accès au réseau social aidant et soutenant (Matcham et al., 2023). La réinsertion post-dépression est souvent marquée par un engagement inconstant et des découragements dus à une fragilité émotionnelle et une difficulté à garder la motivation (Tickell et al., 2020). Des déficits cognitifs, notamment sur le plan de l’attention et de la mémoire, persistent après la rémission, entravant la réinsertion sociale et professionnelle, puis accentuant l’isolement et le retrait social (Woo et al., 2022). Les difficultés à exprimer ses besoins ou à recevoir des rétroactions ralentissent la progression. Il importe que le counseling de carrière puisse renforcer la régulation émotionnelle et cognitive, valoriser chaque progrès, maintenir un cadre rassurant et soutenir l’expression des besoins (Vander Zwalmen, 2022). Selon le MCSM : en vert, énergie et engagement retrouvés ; en jaune, ralentissement persistant ; en orange, retrait et démotivation ; en rouge, symptômes sévères entravant toute initiative et nécessitant une référence clinique spécialisée.
Trouble du déficit d’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Le TDAH occasionne des difficultés d’attention, d’impulsivité et parfois d’hyperactivité, affectant directement la performance scolaire ou professionnelle. Selon Klein et ses collègues (2025), ces difficultés entraînent des lacunes sur le plan de l’organisation des pensées et des actions, de la concentration et de la régulation émotionnelle. Ces facteurs engendrent également des oublis fréquents, une productivité restreinte et une irritabilité pouvant affecter les relations professionnelles (Fuermaier et al., 2021). La procrastination, les tâches inachevées et une organisation déficiente compliquent la réalisation des projets et le respect des échéances (Grinblat & Rosenblum, 2023). Selon le MCSM : en vert, adaptation grâce à l’emploi de stratégie; en jaune, distractions et oublis ralentissant la progression ; en orange, impulsivité et désorganisation majeure; en rouge, l’attention paralysée requiert un soutien clinique spécialisé.
L’utilisation du MCSM dans le counseling de carrière permet une approche préventive et nuancée ; il facilite l’identification rapide des indices de détresse dans des dimensions clés et l’ajustement de l’accompagnement, ou la référence vers des ressources spécialisées si nécessaire.
Cette reconnaissance précoce favorise le bien-être durable et la réussiteprofessionnelle.
Outils d’évaluation des dimensions du MCSM. S’appuyant sur le MCSM, le Mental Health Continuum (MHC; Chen et al., 2020) permet d’évaluer rapidement l’état de santé mentale d’une personne à partir de six dimensions : humeur, attitude/performance, sommeil, santé physique, vie sociale et consommation. Chaque dimension est cotée sur quatre niveaux, du vert (1 = état sain) au rouge (4 = état grave), en choisissant pour chaque dimension, la description qui correspond le mieux à son vécu des 30 derniers jours. L’addition des cotes fournit un indice global qui offre à la personne conseillère un portrait d’ensemble et met en évidence les domaines nécessitant une attention particulière. Validé auprès de plus de 4 000 étudiants universitaires canadiens, le MHC s’est révélé fidèle et robuste. Les cinq premiers domaines renvoient à une détresse générale, tandis que la consommation forme un facteur distinct. Pour la pratique, il constitue un outil visuel simple et scientifiquement éprouvé, utile pour amorcer le dialogue sur la santé mentale avec la personne cliente.
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[1] Bien que le modèle ait été validé en fonction de six dimensions, sa description présentée visuellement suggère la présence d’une septième dimension, le bien-être spirituel. Toutefois, aucune information justifiant cet ajout n’a été trouvée par les personnes auteures pour l’expliquer.* Dans le but d’alléger le texte et d’en faciliter la lecture, le générique masculin est utilisé comme genre neutre
Références
American Psychiatric Association. (2015). Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (5e éd.). Elsevier Masson.
Chen, S.-P., Chang, W.-P. et Stuart, H. (2020). Self-reflection and screening mental health on Canadian campuses: Validation of the mental health continuum model. BMC Psychology, 8(1), 76. https://doi.org/10.1186/s40359-020-00446-w
Cournoyer, L. et Lachance, L. (2021). Modèle de l’action décisionnelle : aperçu et application au développement de carrière. Dans Théories et modèles orientés sur la carrière : des idées pour la pratique (pp. 117-126). CERIC.
Drosos, N. et Korfiatis, A. (2023). Career adaptability and resilience of mental health service users: The role of career counseling. Behavioral Sciences, 13(11), Article 886. https://doi.org/10.3390/bs13110886
Fuermaier, A. B. M., Tucha, L., Butzbach, M., Weisbrod, M., Aschenbrenner, S. et Tucha, O. (2021). ADHD at the workplace: ADHD symptoms, diagnostic status, and work-related functioning. Journal of Neural Transmission, 128, 1021–1031. https://doi.org/10.1007/s00702-021-02309-z
Grinblat, N. et Rosenblat, J. D. (2023). Work-MAP telehealth metacognitive work-performance intervention for adults with ADHD. Occupational Therapy Journal of Research, 43(3), 214–224. https://doi.org/10.1177/15394492231159902
Klein, J. L., Allen, H. A., Clibbens, J., Cook, A., Amanatidou, V. et Mavritsaki, E. (2025). Selective visual attention in ADHD: A narrative review. Current Neurology and Neuroscience Reports, 25(1), 1-13. https://doi.org/10.1007/s11910-025-01435-5
Matcham, F., Simblett, S. K., Leightley, D. et al. (2023). The association between persistent cognitive difficulties and depression and functional outcomes in people with major depressive disorder. Psychological Medicine, 53(13), 6334-6344. https:/doi.org/10.1017/S0033291722003671
Ministère de la Défense nationale du Canada. (2008). Le modèle du continuum de la santé mentale (MCSM). https://www.canada.ca/fr/ministere-defense-nationale/services/avantages-militaires/sante-soutien/en-route-vers-la-preparation-mentale/modele-du-continuum-de-la-sante-mentale.html
Orpana, H., Vachon, J., Dykxhoorn, J., et Jayaraman, G. (2017). Mesurer la santé mentale positive au Canada : validation des concepts du Continuum de santé mentale – Questionnaire abrégé. Promotion de la santé et prévention des maladies chroniques au Canada, 37(4), 123-132. https://doi.org/10.24095/hpcdp.37.4.03f
Priyashantha, K. G., Dahanayake, W. E. et Maduwanthi, M. N. (2023). Career indecision: A systematic literature review. Journal of Humanities and Applied Social Sciences, 5(2), 79-102. https://doi.org/10.1108/JHASS-06-2022-0083
Shu, X., Peng, J. et Wang, G. (2023). Deciding alone or with others: Employment anxiety and social distance predict intuitiveness in career decision making. International Journal of Environmental Research and Public Health, 20(2). https://doi.org/10.3390/ijerph20021484
Tickell, A., Byng, R., Crane, C., Gradinger, F., Hayes, R., Robson, J., Cardy, J., Weaver, A., Morant, N. et Kuyken, W. (2020). Recovery from recurrent depression with mindfulness-based cognitive therapy and antidepressants: A qualitative study with illustrative case studies. BMJ Open, 10(2), e033892. https://doi.org/10.1136/bmjopen-2019-033892
Woo, Y. S., Rosenblat, J. D., Kakar, R., Bahk, W.-M. et McIntyre, R. S. (2016). Cognitive deficits as a mediator of poor occupational function in remitted major depressive disorder. Clinical Psychopharmacology and Neuroscience, 14(1), 1–16. https://doi.org/10.9758/cpn.2016.14.1.1
Vander Zwalmen, J., Hoorelbeke, K., Liebaert, E., Nève de Mévergnies, C. et Koster, E. H. W. (2022). Cognitive remediation for depression vulnerability. Frontiers in Psychology, 13. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2022.903446
Louis Cournoyer est professeur titulaire à la section Counseling de carrière de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il occupe également les fonctions de directeur des programmes de premier cycle en développement de carrière. À ce titre, il enseigne au premier et au deuxième cycles des cours portant sur les théories du développement de carrière, la pratique et la supervision du counseling de carrière, ainsi que sur la santé mentale. Ses travaux de recherche s’articulent autour du modèle d’action décisionnelle adaptative, qui met en lumière le rôle des expériences de parcours de vie, des projets personnels, des contextes et de leurs forces, ainsi que des stratégies d’ajustement dans la satisfaction des besoins d’adaptation et de développement, tant sur le plan personnel que professionnel et de carrière.
Lise Lachance, Ph. D. est psychologue et professeure titulaire dans la section Counseling de carrière au Département d’éducation et pédagogie de l’Université du Québec à Montréal. Ses travaux de recherche se rattachent à la conciliation des rôles de vie et aux facteurs qui facilitent ou compromettent les projets personnels ainsi que les parcours scolaires et professionnels. Ils visent à mieux comprendre le processus d’adaptation et de prise de décision des individus dans l’accomplissement de leurs rôles multiples, d’importantes transitions ou d’événements de vie majeurs et à identifier les ressources et les stratégies les plus efficientes pour favoriser leur adaptation en regard de leur contexte.
Louis Cournoyer est professeur titulaire à la section Counseling de carrière de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il occupe également les fonctions de directeur des programmes de premier cycle en développement de carrière. À ce titre, il enseigne au premier et au deuxième cycles des cours portant sur les théories du développement de carrière, la pratique et la supervision du counseling de carrière, ainsi que sur la santé mentale. Ses travaux de recherche s’articulent autour du modèle d’action décisionnelle adaptative, qui met en lumière le rôle des expériences de parcours de vie, des projets personnels, des contextes et de leurs forces, ainsi que des stratégies d’ajustement dans la satisfaction des besoins d’adaptation et de développement, tant sur le plan personnel que professionnel et de carrière.
Lise Lachance, Ph. D. est psychologue et professeure titulaire dans la section Counseling de carrière au Département d’éducation et pédagogie de l’Université du Québec à Montréal. Ses travaux de recherche se rattachent à la conciliation des rôles de vie et aux facteurs qui facilitent ou compromettent les projets personnels ainsi que les parcours scolaires et professionnels. Ils visent à mieux comprendre le processus d’adaptation et de prise de décision des individus dans l’accomplissement de leurs rôles multiples, d’importantes transitions ou d’événements de vie majeurs et à identifier les ressources et les stratégies les plus efficientes pour favoriser leur adaptation en regard de leur contexte.

