Marché du travail

Le besoin de sécurité au travail

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Mieux se connaître et mieux connaître son environnement

Conseiller et animateur du pôle Orientation/Reconversion de la Cité des métiers de Marseille, j’ai eu le privilège d’écouter le témoignage de milliers de travailleurs et demandeurs d’emploi.

Prendre conscience de son besoin de sécurité est une chose. Prendre conscience de son besoin de sécurité au travail en est une autre. Notre représentation du travail interfère avec ce besoin.

Pour certains travailleurs, la prise de conscience de leur besoin de sécurité au travail passe par une crise, une perte de confiance, une rupture, par des étapes de deuil décrites par Kübler-Ross : choc, déni, colère, marchandage, tristesse voire dépression, acceptation et rebond.

Pour d’autres, le processus est rapide, intuitif, instinctif, immédiat, inconscient, instantané.

Des milliers de ces travailleurs reçus individuellement demandaient en première intention un conseil en orientation ou un accompagnement de carrière. Puis au cours de l’entrevue, d’autres éléments explicites apparaissaient. Je repérais les éléments implicites.

Le plus souvent, ils demandaient un éclairage : non pas parce qu’ils avaient perdu leur travail ou parce qu’ils n’aiment pas leur activité. Ils sollicitaient une aide à la transition parce qu’ils ne supportaient plus la façon dont ils étaient traités sur leur lieu de travail.

Et les espaces pour en parler ouvertement restaient rares.

Le tabou de la souffrance au travail continuait ainsi de se briser.

Lorsque ces travailleurs trouvaient une écoute, ils ouvraient les vannes de leur expression. Ce qui était censuré et même autocensuré était livré, de façon émotionnellement chargée, sans recul, sans analyse. Ils parlaient d’amour contrarié. Ils aimaient ou avaient aimé leur travail comme un artisan aime son chef-d’œuvre. Mais des obstacles majeurs ont eu raison de cet amour.

D’autres détestaient leur travail parce qu’il était simplement détestable. Les conditions de travail qu’ils décrivaient étaient parfois plus qu’indécentes. Ces conditions renforçaient leur représentation du travail. Le supérieur hiérarchique, l’employeur ou le chef d’équipe, pouvaient se montrer particulièrement odieux et détestables : injures, humiliations en public, heures de travail non payées, empêchements divers, discours mensonger, guerre psychologique …

Côté conseiller, le défi était d’arriver à établir et à maintenir une écoute active ainsi qu’un lien particulier avec chacune des personnes reçues jour après jour, année après année. C’est ce qu’on appelle dans notre jargon professionnel « présence attentive » et « alliance de travail« .

Parfois, les plus jeunes voulaient résoudre rapidement un symptôme sans remettre en question leur fonctionnement ou leur personnalité en construction ni se soucier des attentes de l’employeur. Ils se cherchaient et certains avaient déjà leurs exigences professionnelles et une forte envie d’entrer sur le marché du travail ou de se faire une expérience. Certains jeunes voulaient différer leur entrée dans le monde du travail. Cependant, ceux-là n’avaient pas encore de témoignage personnel à partager sur le monde du travail. Ils cherchaient d’autres expériences.

Les plus expérimentés, se connaissant mieux, voulaient affirmer et projeter avec honnêteté et lucidité leur personnalité dans le monde du travail. Certains affirmaient vouloir gagner plus d’argent avant tout ou concrétiser leurs rêves, et d’autres privilégiaient leurs valeurs écologiques.

D’autres encore, quel que soit leur âge, étaient entrés sur le marché du travail sans se poser des questions. Les questions sont arrivées avec l’insatisfaction au travail et parfois l’insécurité.

Avec le recul et l’analyse, il m’apparaît évident qu’un thème central revenait dans le discours.

Ce thème revient encore aujourd’hui dans une autre région de France et une autre organisation. Ce thème commun apparaît, quel que soit l’âge du travailleur, son genre, son sexe, son métier, son secteur d’activité, sa région, son niveau d’étude, son statut socio-professionnel et son opinion sur le monde du travail : le management et plus précisément le lien entre management et besoin psychologique de sécurité au travail. Cependant, je constate que les travailleurs ont de plus en plus de difficultés à mettre des mots sur leur souffrance psychique au travail et sur la mécanique, notamment verbale qui déclenche leur souffrance psychologique qui les ronge et qui ne se cantonne pas dans la seule sphère du travail. Le tout numérique et la bureaucratie viennent renforcer cette mécanique verbale bien rodée.

Lorsque certaines représentations de l’économie et du travail persistent parce que profondément inscrites dans l’inconscient collectif et individuel et non remises en question, elles entrent en conflit avec le vécu des travailleurs. Ce vécu en conflit peut être invisibilisé par notre contrat psychologique implicite tout en étant endolori par ce même contrat. Cette opposition entre représentation et vécu ne génère pas un simple conflit cognitif que nous appelons aussi dissonance cognitive. Il produit un conflit socio-cognitif qui s’étend dans d’autres sphères de vie. Ce confit est plus communément appelé conflit de loyauté entre soi et l’autre, ici entre soi et le travail. Si le travail n’est pas démythifié, les travailleurs des risques psychosociaux. S’il n’est pas résolu ou dépassé, ce conflit interne déborde sur l’intime. Avec le temps, ce conflit non résolu nuit aux dimensions de l’intime, du social et à l’interaction Individu-Travail. Lorsque les travailleurs se connaissent mieux et connaissent plus finement leur environnement, ils réduisent les risques psychosociaux et développent leur résilience.

« Alerte aux aidants » n’est pas un recueil de témoignages de travailleurs, mais une description et une analyse de ce qui les fait souffrir. « Alerte aux aidants » est une description et une analyse de la stratégie langagière qui touchent les travailleurs dans leurs valeurs, leurs sentiments, leurs croyances, leur identité professionnelle et personnelle. « Alerte aux aidants » plaide :

  1. pour un besoin de sécurité psychologique conscient ;
  2. pour une identité personnelle et professionnelle renforcée ;
  3. pour des liens de confiance à l’intérieur et/ou à l’extérieur de leur organisation ;
  4. pour une démocratie dans le monde du travail.

C’est aux travailleurs en premier lieu qu’est dédié « Alerte aux aidants« . Ce livre s’adresse notamment à ceux qui les aident jour après jour avec une sincère bienveillance.

 

* Dans le but d’alléger le texte et d’en faciliter la lecture, le générique masculin est utilisé comme genre neutre.

 

À paraître : Boualleg, L. (2026). Alerte aux aidants. Mon manager s’appelle Pinocchio.

 

Laurent Boualleg exerce dans une institution en tant que psychologue spécialisé en éducation, développement et conseil en orientation tout en développant une pratique de supervision en libéral. Sa pratique est ancrée dans la psychologie contemporaine notamment la théorie de l’autodétermination et l’autocompassion. Il est aussi l’auteur de « Voyage au pays du développement de carrière » et collaborateur avec Nathalie Vachon de « La dynamique Individu-Étude-Travail » dont l’auteur principal est Jacques Limoges.
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Laurent Boualleg exerce dans une institution en tant que psychologue spécialisé en éducation, développement et conseil en orientation tout en développant une pratique de supervision en libéral. Sa pratique est ancrée dans la psychologie contemporaine notamment la théorie de l’autodétermination et l’autocompassion. Il est aussi l’auteur de « Voyage au pays du développement de carrière » et collaborateur avec Nathalie Vachon de « La dynamique Individu-Étude-Travail » dont l’auteur principal est Jacques Limoges.
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