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Il y a quelques années, je faisais passer des entrevues et je me souviens d’une chose: quand un candidat se dispersait, quand ses idées étaient en effervescence, partaient dans tous les sens, ça ne me dérangeait pas. Au contraire, ça m’intriguait. Je le ramenais, je posais des questions, curieuse de voir ce qu’il y avait là-dessous. Et souvent, je trouvais ça fascinant. Il faut dire que je sais ce que c’est que d’avoir la tête pleine d’idées et n’arriver à en mettre qu’une infime partie en mots.
Ce texte ne parle pas du candidat. Mon article d’avril en parlait déjà, ce qu’il vit dans la situation d’entrevue et ce que l’entrevue lui demande de gérer en temps réel. Le candidat regarde de l’autre côté de la table. Là où quelqu’un décide, parfois sans s’en rendre compte, de ce qui compte comme une bonne réponse.
Le filtre qu’on ne voit pas
On accuse souvent le processus. Et honnêtement, je suis la première à le critiquer quand on le suit de façon trop rigide. Les questions pièges, les critères flous. Le CV aussi, qui ne dit jamais grand-chose de la valeur réelle d’une personne.
Mais même le meilleur format ne vaut que ce que vaut le regard qui l’applique. C’est ce regard-là qui lui donne sa couleur.
Prenons un exemple. Un candidat met un long moment avant de répondre à une question. Devant ce silence, un évaluateur se dit : il hésite, il ne maîtrise pas son sujet. Un autre se dit: il réfléchit, il prend le temps de bien formuler. Même silence. Deux lectures. Et c’est cette lecture-là qui va décider de la suite, bien plus que le silence lui-même.
La plupart du temps, celui qui se trompe de lecture n’est pas de mauvaise foi. Il applique une grille qu’il n’a jamais eu à questionner, parce que la majorité des gens qu’il a vus correspondaient à ce qu’il attendait. Le hic, c’est que cette grille a été pensée pour un certain style cognitif, et on ne s’en rend compte que lorsque quelqu’un ne coche aucune de ses cases.
Ce que l’ambiguïté laisse derrière
Une entrevue, c’est déjà un moment chargé. Chargé cognitivement, chargé émotivement. La personne gère l’environnement, décode les non-dits, surveille ses propres réactions, formule des réponses dans un format qui ne lui ressemble possiblement pas. Elle est « accotée », comme on dit. Elle puise dans ses réserves pour bien performer.
Et puis il se passe quelque chose. Un froncement de sourcils. Un silence qui dure une seconde de trop.
Pour bien du monde, c’est du bruit de fond. Pour un cerveau qui traite l’information autrement, ce signal capte tout. Vraiment tout. Ça l’amène ailleurs cognitivement, au pire moment. La personne n’est plus tout à fait dans la pièce, elle décode ce que ce regard voulait dire, si sa réponse était la bonne, ce qui s’en vient. Pour certains profils, un regard sceptique peut même déclencher une réaction émotionnelle intense, qui n’a aucun rapport avec leur compétence. C’est quelque chose qu’on observe de plus en plus chez les personnes TDAH, même si la recherche commence tout juste à mettre des mots dessus. C’est tout un sujet en soi. On parle parfois de dysphorie sensible au rejet, la RSD, en anglais. Je ne m’y attarde pas ici. Pour les curieux, par contre, c’est une lecture qui vaut le détour.
Et ça ne s’arrête pas à la fin de l’entrevue.
Un regard qui déstabilise, ça peut hanter longtemps.
La scène se rejoue en boucle, encore et encore. Les mots analysés, les regards décortiqués. Parce qu’un non-dit, par définition, ce n’est pas dit. Il faut le deviner. Et on peut le deviner de mille façons, la plupart du temps, de la mauvaise. Quand il n’y a pas de non-dits, c’est tellement plus léger.
Brené Brown, qui a un talent fou pour rendre les choses simples, dit quelque chose qui me revient souvent: Clear is kind, unclear is unkind. La clarté, c’est plus qu’une politesse. Pour certains cerveaux, c’est une condition pour rester dans la conversation. Si on regarde quelqu’un avec scepticisme ou qu’on lève les yeux au ciel sans même s’en rendre compte, aussi bien le nommer. « Excusez-moi, si je vous regarde comme ça, c’est juste que je me pose une question. » Et là, on la pose, la question. Ça coûte tellement moins cher qu’un regard qu’on laisse l’autre interpréter tout seul.
Ce que j’ai appris de l’autre côté de la table
Quand je faisais passer des entrevues, j’avais souvent une collaboratrice à mes côtés. On était deux curieuses. Elle captait des choses qui m’échappaient, moi, d’autres qui lui échappaient. On se complétait bien. Et ce qui aurait pu en dérouter d’autres, une réponse qui part dans tous les sens, un long silence avant de répondre, nous, ça nous intriguait.
Cette curiosité-là, je pense qu’elle vient de mon bagage en service à la clientèle. Vingt-cinq ans à essayer de comprendre le comportement humain. C’est quoi, ce regard? C’est quoi, cette hésitation? Et surtout, j’aimais demander. « J’ai senti une hésitation. Expliquez-moi donc ce qui se passe, ça m’intéresse vraiment. » Il faut l’avoir, cette curiosité-là, mais on peut tout à fait l’apprendre.
Parce que bien souvent, ce qui dérange en entrevue, c’est juste quelqu’un qui fonctionne autrement sous pression. Rien de plus.
Je vous donne un exemple. Une personne autiste va parfois se préparer minutieusement, chaque question décortiquée, chaque scénario catastrophe passé au peigne fin, qu’elle finit par sonner presque fausse. Et le jour où on sort du cadre qu’elle avait prévu, la surcharge peut survenir.
Quelqu’un avec un TDAH, c’est souvent le contraire. Une envie d’improviser, de vivre dangereusement. Ou alors une préparation laissée à la dernière minute. Ça donne des réponses vivantes qui partent un peu partout, des histoires qui s’étirent et donnent l’impression d’être difficiles à suivre. Ce qu’on retient: un manque de synthèse. Ce qu’on a manqué: une pensée associative qui avait juste besoin d’un peu d’espace pour atterrir.
Prenez aussi quelqu’un qui vit avec la dyslexie. La crainte, parfois, c’est qu’on lui fasse remplir un test écrit sur place, ou qu’on l’interroge sur ses façons d’apprendre. Le format se met alors à mesurer quelque chose qui n’a aucun rapport avec ce que le poste va demander au quotidien. Et la personne repart de l’entrevue avec une impression d’échec qui ne lui appartient pas.
Ce que faire passer des entrevues m’a appris, c’est qu’une réponse décousue contient souvent tout ce qu’il faut. Il suffit parfois d’accepter de ramener, de demander un exemple, au lieu de conclure trop vite.
Ce que ça éclaire
Vous connaissez peut-être la scène. Un client revient vous voir après une entrevue. Il était préparé, vraiment investi. Et pourtant il vous dit: « Je pense que j’ai tout gâché. » Vous lui demandez ce qui s’est passé et il n’arrive pas vraiment à l’expliquer. Il finit par revenir sur un détail: « À un moment, l’intervieweuse a froncé les sourcils. Après ça, j’ai perdu mes moyens. »
Ce froncement de sourcils, l’intervieweuse l’a peut-être déjà oublié. Lui, non. Il l’a rejoué tout le trajet du retour. Il a essayé de deviner ce qu’il voulait dire, ce qui clochait chez lui. Et il est arrivé à votre bureau convaincu que le problème, c’était lui.
Quelque chose s’est passé dans la pièce durant l’entrevue. Un signal mal envoyé, mal reçu. Un non-dit qui l’a amené ailleurs au pire moment. Ces gens-là savent souvent très bien ce qu’ils valent. Ce qu’ils cherchent, parfois, c’est quelqu’un qui leur confirme qu’ils ne sont pas responsables de ce qui a coincé.
Deux fois dans ma carrière
Je repense parfois aux rares fois où un recruteur m’a rappelée après une entrevue pour m’expliquer sa décision, même quand elle était négative, et pour me demander: « Est-ce que je peux me permettre de te donner un conseil? ». C’est arrivé deux fois. Deux fois dans toute ma carrière. Et j’en suis encore reconnaissante aujourd’hui, parce que ces gens-là m’ont nommé des choses que je n’aurais jamais vues seule. C’est devenu quelque chose que je m’applique à faire à mon tour. Certains prennent le conseil, d’autres non. Et parfois, on est surpris de ce qui arrive après.
Pour finir
Je veux être claire sur une chose. Il y a énormément de belles pratiques sur le terrain et des gens passionnés qui font ce travail avec un soin immense. Mon intention, ici, ce n’est pas de pointer qui que ce soit.
C’est juste de poser une idée toute simple. Quand un comportement nous échappe en entrevue; un silence de trop, une réponse qui part de travers, au lieu de le noter comme une incohérence, on pourrait se demander si la personne devant soi n’a pas simplement un style cognitif différent du nôtre? Et si on allait à sa rencontre avec une question, avant de conclure? Des fois, la réponse surprend. Dans le bon sens.
Peut-être qu’en lisant ces lignes, un visage vous est venu. Pour certains, ce sera un client accompagné avec soin, reparti d’entrevue les mains vides sans trop comprendre pourquoi. Pour d’autres, un candidat reçu en entrevue, qu’on n’a pas tout à fait réussi à lire.
Si je devais ne garder qu’une chose de tout ça, ce serait ceci : la clarté est une forme de bienveillance. Une question posée à voix haute, une hésitation qu’on nomme plutôt que de la laisser planer, ça épargne à l’autre des heures à tenter de deviner ce qu’on ne lui a pas dit. C’est souvent le plus beau cadeau qu’on puisse offrir, d’un côté comme de l’autre de la table.
* Dans le but d’alléger le texte et d’en faciliter la lecture, le générique masculin est utilisé comme genre neutre.
Références
Soler-Gutiérrez, A.-M., Pérez-González, J.-C., et Mayas, J. (2023). « Evidence of emotion dysregulation as a core symptom of adult ADHD: A systematic review ». PLOS ONE, 18(1), e0280131.
Beheshti, A., et coll. (2024). « The lived experience of rejection sensitivity in ADHD: a qualitative exploration. » (Prépublication, medRxiv.)


