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Qu’est-ce qui est « raisonnablement exigeable » dans l’insertion des jeunes en souffrance psychique?

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Entre injonction à l’autonomie et réalités du terrain

Les dispositifs d’insertion reposent aujourd’hui sur une idée largement partagée : il faut rendre les jeunes autonomes, rapidement et de manière mesurable. Pourtant, sur le terrain, cette évidence se fissure.

Certains jeunes en souffrance psychique ne s’inscrivent pas dans ces temporalités linéaires. Ils alternent présence et retrait, engagement et disparition, progression et stagnation. Dans ce contexte, les professionnels de l’accompagnement se retrouvent face à une question rarement formulée explicitement, mais omniprésente dans leurs pratiques : qu’est-ce qui est raisonnablement exigeable?

Cette expression ne renvoie ni à une norme ni à un seuil d’évaluation. Elle désigne plutôt une manière de juger en situation, dans l’incertitude, ce qu’il est convenable de demander à un jeune à un moment donné.

Un « public trouble » qui déstabilise les cadres de l’action

Dans mes travaux menés en Suisse et au Québec (Sansonnens, 2025, 2026a, 2026b) les praticiens décrivent souvent ces jeunes comme un « public trouble ». Ni pleinement autonomes, ni clairement malades, ni totalement disponibles pour l’insertion, ils échappent aux catégories stabilisées des politiques publiques.

Cette indétermination n’est pas seulement clinique. Elle est aussi institutionnelle. Les politiques d’activation attendent simultanément une responsabilisation rapide et une reconnaissance des vulnérabilités.

Les professionnels doivent donc encourager l’autonomie sans disposer de repères stables sur les capacités réelles des jeunes. C’est dans cet écart entre le prescrit et le réel que se construit leur travail quotidien.

 

Quand décider devient un enjeu moral

Déterminer ce qui est « raisonnablement exigeable » ne relève pas d’une simple adaptation technique. C’est une question morale et professionnelle centrale.

Faut-il pousser un jeune vers un stage, au risque d’un nouvel échec? Ou retarder cette étape, au risque de prolonger une forme de dépendance institutionnelle?

Une intervenante résume bien cette tension : parfois, il faut « laisser se planter », mais en garantissant un filet de sécurité. Ces décisions n’ont rien d’évident. Elles supposent de composer avec les fragilités psychiques, les exigences institutionnelles et les contraintes du marché du travail.

Il n’existe ainsi pas une bonne réponse universelle, seulement des ajustements situés.

Laisser du temps sans renoncer à l’exigence

Une idée forte ressort des pratiques observées : le souci d’autrui ne signifie pas la disparition de l’exigence.

Dans certains cas, les professionnels aménagent des espaces intermédiaires comme des ateliers protégés, des simulations d’entretien, des stages progressifs ou des environnements « hors réalité ». Ces dispositifs permettent d’expérimenter sans exposition immédiate aux sanctions du marché du travail. Ils fonctionnent comme des zones transitoires où les jeunes peuvent tester, échouer et recommencer.

Mais ces espaces ne peuvent pas devenir des refuges permanents. Les praticiens doivent aussi organiser des moments de confrontation au réel. C’est là que se joue l’équilibre du « raisonnablement exigeable » : ni surprotection, ni brutalisation des parcours.

L’entre-deux, au cœur du travail d’accompagnement

Ce qui structure profondément ces pratiques, c’est leur caractère intermédiaire.

Les professionnels ne sont ni uniquement dans le soin, ni uniquement dans l’insertion.

Ils doivent négocier avec des employeurs, ajuster les informations sur les jeunes, temporiser certaines décisions comme le diagnostic, l’orientation ou le placement et parfois retarder des nominations qui figeraient trop vite les situations.

Un exemple fréquent concerne la difficulté à trancher entre « trouble psychique » et « difficulté adolescente ». Cette hésitation n’est pas un défaut de jugement : elle conditionne parfois l’accès aux droits.

Dans ces situations, les praticiens deviennent des acteurs de la qualification, sans toujours en avoir la pleine légitimité.

Le piège de l’insertion à tout prix

L’un des effets paradoxaux des politiques actuelles est de transformer l’autonomie en objectif immédiat, indépendamment des trajectoires réelles.

Pour certains jeunes, cette accélération produit l’inverse de l’effet recherché : ruptures de suivi, découragement, multiplication des échecs et désaffiliation progressive.

À l’inverse, suspendre toute exigence peut également devenir problématique si cela conduit à l’immobilisation ou à l’attente prolongée.

Le cœur du problème n’est donc pas l’exigence en soi, mais sa temporalité et sa modulation.

Le travail invisible du « juste possible »

Ce que montre l’analyse des pratiques, c’est l’importance d’un travail souvent invisible : celui du réglage fin des attentes.

Les professionnels développent une compétence discrète, mais centrale.

Elle consiste à lire les situations, interpréter les signes de disponibilité, ajuster les objectifs, maintenir le lien malgré les ruptures et parfois « faire comme si » certaines conditions étaient réunies pour permettre l’action.

Ce travail relève d’une créativité professionnelle contrainte, qui consiste à maintenir des espaces de possibles, même fragiles.

 

Conclusion : une éthique du discernement en situation

La notion de « raisonnablement exigeable » permet de déplacer la question de l’insertion.

Plutôt que de se demander uniquement comment rendre les jeunes autonomes, elle invite à interroger ce qu’il est juste de demander, ici et maintenant, à cette personne dans cette situation.

Cette question ne peut pas être stabilisée une fois pour toutes. Elle se rejoue dans chaque interaction, chaque décision et chaque ajustement.

C’est dans cette instabilité assumée que se joue une part essentielle du travail d’accompagnement : non pas appliquer des standards, mais tenir ensemble exigence, prudence et attention aux situations vécues.

* Dans le but d’alléger le texte et d’en faciliter la lecture, le générique masculin est utilisé comme genre neutre.

 

Références :

Sansonnens, A. (2025). Habiter l’entre-deux et maintenir les possibles. Les praticiens de la relation d’aide face à l’insertion de jeunes souffrant psychiquement. SociologieS (en ligne). https://doi.org/10.4000/151dz

Sansonnens, A. (2026a). Ingéniosité, prudence et délibération au cœur des pratiques d’insertion de jeunes souffrant de troubles mentaux. In M. Dumollard, M. E. Longo, & V. Becquet, Collaborer pour et avec les jeunes : Normes et pratiques professionnelles. Presses de l’Université Laval. Québec.

Sansonnens, A. (2026b). Troubles dans l’insertion. Seismo éditions. Zürich et Genève. https://doi.org/10.33058/seismo.20776

 

 

 

 

Antoine Sansonnens est professeur HES associé à la Haute école de travail social de Fribourg (HES-SO) en Suisse. Docteur en travail social et politiques sociales, ses travaux et ses enseignements portent sur l’insertion et l’accompagnement de jeunes en situation de vulnérabilité, la souffrance psychique d’origine sociale, la professionnalité en travail social, le sans-abrisme et les pratiques de consommation d’alcool chez les jeunes.
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Antoine Sansonnens est professeur HES associé à la Haute école de travail social de Fribourg (HES-SO) en Suisse. Docteur en travail social et politiques sociales, ses travaux et ses enseignements portent sur l’insertion et l’accompagnement de jeunes en situation de vulnérabilité, la souffrance psychique d’origine sociale, la professionnalité en travail social, le sans-abrisme et les pratiques de consommation d’alcool chez les jeunes.
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