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Quand la cruche déborde

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Au cours de mes quatre années comme professeur d’Information scolaire et professionnelle (ISEP) au secondaire, il m’arrivait d’entendre dans la salle des professeurs certains d’entre eux comparer leurs élèves et leur enseignement à des cruches à remplir. Si de tels commentaires révélaient un profond désenchantement, il reste que la métaphore était d’alois puisqu’étiologiquement « tête » vient du latin « testa » et signifie « cruche de terre », à comprendre ici dans le sens de la boîte crânienne contenant le cerveau.

 

Avant l’ère informationnelle

Ainsi, tout comme une cruche est un contenant limité au-delà duquel il y a débordement et perte, la « loi de Miller » (Miller,1956) stipule que le cerveau humain ne peut traiter que 7 − plus ou moins 2 −données significatives à la fois1, d’où la nécessité d’une part de séquencer les données, par exemple selon les modes cognitifs (divergent, convergent, évaluatif et implicatif) comme il est proposé dans l’ADVP (Pelletier, Noiseux et Bujold, 2001,1974);  d’autre part de scinder les informations  complexes en catégories ou morceaux inclusifs et hiérarchisables (items, concepts, principes) comme il est suggéré dans l’Approche conceptuelle (Limoges, 2001, 1980).

La loi de Miller stipule que lorsque qu’il y a surcharge quantitative ou qualitative d’information comme cela se produit de nos jours avec la prolifération des réseaux sociaux, des notifications et des partages en boucle, le cerveau humain fonctionne alors comme un goulot d’étranglement attentionnel et agit comme un filtre sélectif, d’où ma maxime : « La surinformation désinforme ».

Au-delà de ce nombre-plafond, des informations sont échappées, voire oubliées, les plus récentes étant le plus souvent survalorisées,  ainsi de suite2.

 

À l’ère numérique

Soucieux de mieux comprendre ce mécanisme de « goulot-filtre » du cerveau humain, le psychologue britannique Thomas Hill (2019) en fit une analyse remarquable dont les conclusions sont résumées par l’anthropologue franco-québécois Samuel Veissière (2025, p. 99), dans une note exhaustive, en bas de page.

« Ce mécanisme que Hill qualifie de sélection cognitive, favorise quatre types de contenus : ceux qui confirment nos croyances qui sont négatifs, sociaux et prédictifs. Le résultat est toxique :

  • l’information équilibrée se polarise;
  • les risques sont surestimés au détriment des bénéfices;
  • les effets de meute prennent le dessus sur l’analyse;
  • les motifs prédictifs alimentent la surinterprétation et les illusions de contrôle.

En somme, l’écosystème informationnel sélectionne activement ce qui hystérise, radicalise et désoriente, tout en donnant l’impression au naïf « infomavore » l’illusion de comprendre le monde.

 

Action
En tant que conseillères et conseillers en développement de carrière, ces conclusions nous interpellent au moins de deux manières.

Ainsi, lorsque nous communiquons individuellement ou collectivement de l’ISEP, la loi de Miller demeure toujours pertinente, mais elle doit être appliquée en sensibilisant et en évitant les effets toxiques déterminés par Hall.

Avec empathie et une alliance de travail solide, nous devons aussi repérer ces « toxicités » lorsqu’une personne, seule ou en groupe, nous consulte à la suite d’ISEP obtenues sur les réseaux sociaux (amis, promoteurs, influenceurs, etc.), les notifications, les partages en boucle, l’IA, etc. Il s’agit alors d’une démarche de déconstruction-reconstruction qui risque d’être éprouvante pour l’égo de cette personne, les données obtenues lui ayant transmis l’illusion de prévisibilité et de contrôle.

Dans tous les cas, la déconstruction-reconstruction doit, entre autres :

  • explorer quel était le besoin initial sous-jacent à cette quête d’ISEP;
  • déterminer pourquoi ce besoin n’est pas totalement satisfait si la personne vient vous consulter;
  • établir dans quelle mesure les informations obtenues de ces plateformes ont une valeur prédictive pour cette personne;
  • souligner la surinterprétation de certaines données, s’il y a lieu;
  • faire éclater les polarisations binaires, telles que risques-bénéfices, en faisant valoir la pertinence d’ajouter entre ces deux pôles 3 à 5 options;
  • examiner en profondeur la provenance de ces données (sites, personnes) afin de démasquer les effets de meute.

* Dans le but d’alléger le texte et d’en faciliter la lecture, le générique masculin est utilisé comme genre neutre

 

Références

1. 9 pour Einstein et 5, voire moins, pour la majorité de nos clients ainsi que pour nous-mêmes!

2. Lors de mes ateliers, lorsqu’un topo inclut plus de 4 ou 5 notions importantes, je fais faire à mi-parcours un « rot académique » c’est-à-dire un bref exercice intra-inter (triade) pour faciliter la « digestion » de cette première tranche du topo.

 

Professeur au Département d’Orientation professionnelle de l’Université de Sherbrooke durant plus de 25 ans, le pédagogue a brillé d’originalité pour former ses étudiants, souhaitant non pas les cloner, mais bien les mettre au monde en tant que conseillers. Sa différence est devenue référence, comme en témoignent les prix qu’il a remportés, la vingtaine d’ouvrages qu’il a publiés et les ateliers de formation qu’il a animés sur le counseling de groupe et sur l’insertion professionnelle. Depuis 2001, il n’a de retraité que le nom puisqu’il demeure très actif comme professeur associé. De plus, le prolifique auteur n’a pas rangé sa plume et le réputé conférencier manie toujours le verbe avec autant de verve et d’à-propos.
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Professeur au Département d’Orientation professionnelle de l’Université de Sherbrooke durant plus de 25 ans, le pédagogue a brillé d’originalité pour former ses étudiants, souhaitant non pas les cloner, mais bien les mettre au monde en tant que conseillers. Sa différence est devenue référence, comme en témoignent les prix qu’il a remportés, la vingtaine d’ouvrages qu’il a publiés et les ateliers de formation qu’il a animés sur le counseling de groupe et sur l’insertion professionnelle. Depuis 2001, il n’a de retraité que le nom puisqu’il demeure très actif comme professeur associé. De plus, le prolifique auteur n’a pas rangé sa plume et le réputé conférencier manie toujours le verbe avec autant de verve et d’à-propos.