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Le bien-être émotionnel des personnes intervenantes constitue une ressource essentielle à l’exercice de leur pratique en relation d’aide. Bien que leur formation les amène à consacrer plusieurs années au développement de leurs compétences relationnelles, à l’affinement de leur capacité d’empathie et à leur aptitude à soutenir autrui, la régulation de leurs propres émotions demeure souvent abordée de manière périphérique, notamment sous l’angle des stratégies d’autosoins. Pourtant, la capacité à reconnaître, comprendre et réguler ses propres expériences émotionnelles constitue une compétence clinique fondamentale. Les travaux récents mettent en évidence sa contribution à la qualité de l’intervention, à l’équilibre du fonctionnement interpersonnel et à la durabilité des parcours professionnels en relation d’aide (Borders, 2024 ; Palma et Gondim, 2023).
Le coût émotionnel des professions en relation d’aide
Les personnes intervenantes sont quotidiennement exposées à une grande diversité d’expériences émotionnelles. Au cours d’une même journée, elles peuvent accompagner des personnes animées par l’espoir et des projets mobilisateurs, puis être confrontées à la détresse, à la colère, au deuil ou à un profond sentiment d’impuissance (Chui et al., 2022 ; Nor et al., 2023). Une telle variabilité émotionnelle, inhérente à une pratique où les émotions occupent une place centrale dans le travail clinique, engendre une sollicitation constante de leurs capacités d’autorégulation. Combinée aux exigences organisationnelles et aux responsabilités professionnelles, elle se traduit par une mobilisation continue de leurs ressources émotionnelles, susceptible de générer, à terme, une tension cumulative et une charge émotionnelle significative. Dans ce contexte, lorsque ces exigences excèdent leur capacité de régulation émotionnelle, le risque de fatigue de compassion, d’épuisement professionnel et d’altération du jugement clinique s’en trouve accru (Simionato et Simpson, 2018 ; Stamm, 2012). À l’inverse, lorsqu’elles disposent d’une capacité de régulation émotionnelle, celle-ci soutient la qualité de la présence relationnelle et favorise un accompagnement davantage ajusté aux besoins des personnes clientes. Ainsi, la régulation émotionnelle dépasse le registre des autosoins ; elle constitue une composante essentielle d’une pratique professionnelle éthique et durable.
La régulation émotionnelle en pratique clinique
En contexte clinique, la régulation émotionnelle est parfois, à tort, réduite à la suppression des émotions ou au maintien d’une posture neutre, voire distante. Or, selon la conceptualisation multidimensionnelle proposée par Gratz et Roemer (2004), elle renvoie à un ensemble de capacités interreliées permettant de moduler des réponses émotionnelles en fonction des exigences de la situation et des objectifs poursuivis. Elle est composée de : a) la conscience et la compréhension des émotions, b) l’acceptation des émotions, c) l’inhibition des comportements impulsifs afin d’agir en cohérence avec ses objectifs, et d) l’utilisation flexible des stratégies de régulation adaptées à la situation.
Dans le cadre de la pratique clinique, ces différentes composantes se traduisent par la capacité des personnes intervenantes à reconnaître leurs émotions sans jugement excessif, à demeurer orientées vers les objectifs d’intervention malgré la présence d’affects intenses, à inhiber les réactions impulsives susceptibles de nuire à l’intervention (p. ex., réactivité émotionnelle ou conseils précipités), et à mobiliser, de façon flexible, des stratégies de régulation adaptées aux exigences de la situation clinique.
Bien que la régulation émotionnelle soit souvent conceptualisée comme une compétence individuelle, en contexte clinique, elle s’inscrit également dans une dynamique relationnelle et intersubjective, on parle ici de la régulation interactive (Lecomte et Savard, 2012). En effet, les difficultés à identifier, tolérer et réguler les émotions en interaction peuvent entraîner des réponses d’évitement, de réactions défensives ou de désengagement chez les personnes intervenantes, ce qui risque ultimement de compromettre leur développement professionnel, ainsi que la qualité des services offerts (Borders et al., 2024; Prikhidko, 2020).
L’autocompassion comme mécanisme de régulation émotionnelle
L’autocompassion, telle que conceptualisée par Kristin Neff (2003), est un construit comprenant trois composantes fondamentales : 1) la bienveillance envers soi-même, qui correspond à une attitude chaleureuse, compréhensive et soutenante envers soi lors de moments difficiles ; 2) l’humanité commune, qui renvoie à la reconnaissance que la souffrance, les erreurs et les imperfections font partie de l’expérience humaine partagée ; et 3) la pleine conscience, qui implique de porter attention aux pensées et aux émotions difficiles avec ouverture et équilibre, sans s’y suridentifier ni chercher à les éviter. Dans le contexte de la pratique clinique, l’autocompassion constitue un facteur de protection qui favorise l’accueil des expériences émotionnelles difficiles plutôt que des réponses d’autocritique, de honte ou d’évitement émotionnel.
Elle permet ainsi de limiter l’accumulation de la charge émotionnelle et ses effets délétères à long terme.
De ce fait, l’autocompassion permet aux personnes intervenantes de reconnaître et d’accueillir les émotions difficiles suscitées par les rencontres cliniques, sans recourir à l’autocritique ni à l’évitement. En adoptant une posture empreinte de bienveillance envers elles-mêmes et en reconnaissant que ces réactions s’inscrivent dans l’expérience humaine commune, elles sont davantage en mesure d’aborder ces vécus avec ouverture et équilibre. Cette perspective contribue à réduire le sentiment d’isolement et à soutenir une plus grande flexibilité psychologique, facilitant ainsi le traitement et l’intégration des expériences émotionnelles, plutôt que leur envahissement ou une réactivité accrue.
Plus précisément, la pleine conscience, en tant que composante de l’autocompassion, soutient la régulation émotionnelle en favorisant l’attention au moment présent et l’adoption d’une posture de non-réactivité. Plutôt que de supprimer ou d’amplifier les émotions difficiles, les personnes intervenantes sont ainsi en mesure de les observer avec davantage d’équilibre, ce qui favorise des réponses réfléchies et cohérentes avec leurs valeurs professionnelles. De son côté, la bienveillance envers soi-même contribue à atténuer le risque d’épuisement en soutenant un dialogue intérieur plus aidant et en favorisant l’adoption de comportements permettant de soin de soi. Enfin, l’humanité commune permet de réduire les sentiments de honte et facilite le recours au soutien, notamment auprès des pairs ou dans le cadre de la supervision.
L’autocompassion comme stratégie de résilience de régulation émotionnelle
Pour que l’autocompassion devienne un pilier de la résilience de régulation émotionnelle, il importe qu’elle soit intégrée de manière proactive, c’est-à-dire en amont de la dysrégulation émotionnelle et de l’apparition de signes d’épuisement ou de détresse. Une telle approche préventive vise à doter les personnes intervenantes de stratégies concrètes, ancrées dans leur pratique quotidienne, afin de renforcer leurs ressources internes et de réduire leur vulnérabilité face au stress cumulatif inhérent aux professions en relation d’aide. Dans cette perspective, différentes stratégies peuvent être mobilisées afin de favoriser l’intégration de l’autocompassion dans la pratique professionnelle.
Développement de rituels quotidiens d’autocompassion
L’instauration de micro-pratiques régulières, brèves et intentionnelles permet d’ancrer l’autocompassion dans le quotidien clinique. Celles-ci peuvent prendre la forme de pauses de pleine conscience autocompassionnelle, consistant à consacrer une ou deux minutes entre les entretiens pour reconnaître ses émotions, valider son expérience et adopter un dialogue intérieur empreint de bienveillance (p. ex., « Ce moment est difficile, mais je sais que je fais de mon mieux »). Elles peuvent également inclure la tenue d’un journal d’autocompassion, dans lequel sont consignées, au quotidien, des situations professionnelles difficiles, les réactions émotionnelles associées, ainsi qu’une réponse compatissante envers soi-même, favorisant ainsi la reconnaissance et la normalisation de ces expériences émotionnelles. Enfin, l’utilisation de rappels visuels, sous forme de messages ou de symboles placés dans l’espace de travail, permet de soutenir l’adoption d’une posture autocompassionnelle, en rappelant l’importance de la bienveillance envers soi lors des moments de tension.
Préparation à l’exposition émotionnelle
Avant l’exposition à des situations cliniques potentiellement éprouvantes (p. ex., entretiens avec des personnes en crise ou supervision de cas complexes), les personnes intervenantes peuvent recourir à des pratiques d’autocompassion anticipée. Cette préparation peut prendre la forme d’une visualisation préparatoire, consistant à anticiper une situation difficile à venir, à identifier les émotions susceptibles d’émerger, puis à se préparer à y répondre avec bienveillance et compréhension. Elle peut également inclure l’élaboration de scripts d’autocompassion, soit des phrases internes personnalisées permettant de soutenir une réponse bienveillante en temps réel (p. ex., « Je ressens de la tristesse, c’est normal dans ce contexte ; je me permets d’accueillir cette émotion avec douceur »).
Intégration dans la supervision et la pratique réflexive
La supervision clinique constitue un espace privilégié pour soutenir le développement des pratiques d’autocompassion. Elle permet d’intégrer de manière systématique l’exploration des réactions émotionnelles des personnes intervenantes, tout en favorisant une attitude d’acceptation et de bienveillance envers soi. Cette intégration peut prendre la forme de discussions ouvertes et non jugeantes autour des difficultés émotionnelles rencontrées, de la modélisation par la personne superviseure, d’une attitude compatissante envers ses propres limites et erreurs, ainsi que de la co-construction de stratégies d’autocompassion adaptées aux défis spécifiques du contexte clinique.
Conclusion
En somme, cultiver l’autocompassion ne constitue pas uniquement une stratégie d’autosoins, mais un levier central d’autorégulation émotionnelle en pratique clinique. En adoptant une posture compatissante envers elles-mêmes, les personnes intervenantes renforcent leur capacité d’accès à leurs ressources internes leur permettant de demeurer émotionnellement présentes et résilientes, ce qui contribue à la fois à leur propre bien-être et à la qualité des services offerts aux personnes clientes. Intégrer dès le début de la formation et soutenue tout au long de la trajectoire professionnelle, l’autocompassion devient une compétence clé permettant de composer avec les exigences émotionnelles de la profession, de prévenir l’épuisement et de soutenir une pratique de la relation d’aide à la fois rigoureuse, éthique et durable.
* Dans le but d’alléger le texte et d’en faciliter la lecture, le générique masculin est utilisé comme genre neutre.
Références
Bilodeau, C., Savard, R. & Lecomte, C. (2012). Trainee shame-proneness and the supervisory process. Journal of Counselor Preparation & Supervision, 4(1), 37–49.
Brien, A., Bilodeau, C. & Savard R. (2022). Incorporating self-compassion in the practice of clinical supervision (p. 201-223). In C. R. Bellehumeur, C. Kam, J. Malette & B. Maisha (dir.), Positive Psychology and Spirituality in Counselling and Psychotherapy. Peeters Publishers. https://doi.org/10.2307/jj.1357310.12
Brien, A., Dionne, P., Savard, R. & Bilodeau, C. (2023). Experiences of the supervisory alliance and self-compassion in counseling and psychotherapy students. Journal of Counselor Preparation and Supervision, 17(3). https://digitalcommons.sacredheart.edu/jcps/vol17/iss3
Borders, L. D., Grossman, L. M., Cory, J. S., Trustey, C. E., Gerringer, B. P., & Austin, J. L. (2024). “It’s essential”: practicum supervisees’ emotion regulation challenges and their doctoral supervisors’ responses. The Clinical Supervisor, 43(1), 136–159. https://doi.org/10.1080/07325223.2024.2329544
Chui, H., Li, X., & Luk, S. (2022). Therapist emotion and emotional change with clients: Effects on perceived empathy and session quality. Psychotherapy, 59(4), 594–605. https://doi.org/10.1037/pst0000442
Gratz, K. L., & Roemer, L. (2004). Multidimensional assessment of emotion regulation and dysregulation. Journal of Psychopathology and Behavioral Assessment, 26, 41–54. https://doi.org/10.1023/B:JOBA.0000007455.08539.94
Lecomte, C. et Savard, R. (2012). La supervision clinique. Un processus essentiel pour une pratique réflexive en santé mentale. Dans T. Lecomte & C. Leclerc (éd.), Manuel de réadaptation psychiatique (p. 331-365). PUQ.
Neff, K. D. (2003). Self-compassion: An alternative conceptualization of a healthy attitude toward oneself. Self and Identity, 2(2), 85–101. https://doi.org/10.1080/15298860309032
Nor, S. B. M., Idris, M., & Ahmad Tarmizi, S. A. (2023). Counsellors’ emotions at work: What can we learn from their experiences? Pertanika Journal of Social Sciences & Humanities, 31(1), 139–159. https://doi.org/10.47836/pjssh.31.1.08
Palma, E. M. S., & Gondim, S. M. G. (2023). Psychotherapists’ psychological well‐being: The role of epistemic orientation and emotion regulation. Counselling and Psychotherapy Research, 23(2), 478–486. https://doi.org/10.1002/capr.12507
Prikhidko, A., Su, Y. W., Houseknecht, A., & Swank, J. M. (2020). Emotion regulation for counselors‐in‐training: A grounded theory. Counselor Education & Supervision, 59(2), 96–111. https://doi.org/10.1002/ceas.12169
Simionato, G. K., & Simpson, S. (2018). Personal risk factors associated with burnout among psychotherapists: A systematic review of the literature. Journal of Clinical Psychology, 74(9), 1431–1456. https://doi.org/10.1002/jclp.22615
Stamm, B. H. (2012). Helping the helpers: Compassion satisfaction and compassion fatigue in self-care, management, and policy of suicide prevention hotlines. Resources for Community Suicide Prevention, 1–4.
Cynthia Bilodeau, Ph.D., est professeure titulaire à l’École de counseling, de psychothérapie et de spiritualité de l’Université Saint-Paul. Elle est reconnue pour ses recherches et son expertise en supervision clinique, en développement de carrière, ainsi que pour l’intégration de la psychologie positive et de l’autocompassion dans la formation et la pratique du counseling.
Alexandre Brien, Ph.D., est Professeur à l’UQAM, c.o et superviseur. Ses recherches portent principalement sur le rôle de l’autocompassion et de l’alliance de travail en supervision en formation initiale, ainsi que sur le counseling de carrière
Réginald Savard, Ph.D., c.o., psychothérapeute, est professeur titulaire et directeur de programmes de 1er cycle en développement de carrière et directeur de la Clinique Carrière à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il enseigne le counseling de carrière depuis plusieurs années. Son expertise de recherche porte sur la supervision, sur le développement des compétences et l’efficacité du counseling. Il a contribué à former plusieurs personnes professionnelles à la pratique de la supervision à partir d’un modèle intégratif dont il est le co-auteur.
Cynthia Bilodeau, Ph.D., est professeure titulaire à l’École de counseling, de psychothérapie et de spiritualité de l’Université Saint-Paul. Elle est reconnue pour ses recherches et son expertise en supervision clinique, en développement de carrière, ainsi que pour l’intégration de la psychologie positive et de l’autocompassion dans la formation et la pratique du counseling.
Alexandre Brien, Ph.D., est Professeur à l’UQAM, c.o et superviseur. Ses recherches portent principalement sur le rôle de l’autocompassion et de l’alliance de travail en supervision en formation initiale, ainsi que sur le counseling de carrière
Réginald Savard, Ph.D., c.o., psychothérapeute, est professeur titulaire et directeur de programmes de 1er cycle en développement de carrière et directeur de la Clinique Carrière à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il enseigne le counseling de carrière depuis plusieurs années. Son expertise de recherche porte sur la supervision, sur le développement des compétences et l’efficacité du counseling. Il a contribué à former plusieurs personnes professionnelles à la pratique de la supervision à partir d’un modèle intégratif dont il est le co-auteur.


