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Pour une science touchable et en marche
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Pour une science touchable et en marche

Selon Zakaria (2021), il y a déjà une dizaine de leçons que nous pouvons tirer de la COVID-19, si nous souhaitons un réel retour vers le futur ̶ et surtout pas vers l’arrière ̶ , car entre autres choses un des effets majeurs de cette pandémie est le repositionnement par rapport à la science. D’une part, cette pandémie a fait ressortir l’efficacité et l’efficience de la science actuelle. Ainsi, elle a été capable de mettre au point des vaccins hautement performants en un peu plus d’une année, à condition qu’elle transcende les barrières étatiques, politiques et socioéconomiques1, resituant ainsi le discours sur la mondialisation sur un tout autre plan, essentiellement humanitaire. Du coup, le rôle des États a été « réhabilité », surtout pour les petits États2, quelle que soit leur ligne de conduite en vigueur. En revanche, cette science a dû quitter ses tours d’ivoire et descendre de ses piédestaux pour devenir plus accessible, plus transparente et, partant, plus « vulnérable ». Ses porte-parole, c’est-à-dire les scientifiques, n’ont pas eu d’autre choix que de faire régulièrement état de leurs travaux et de leurs divergences, de leurs erreurs et de leurs divers réalignements dans leurs démarches : distanciation 1 m -> 1,5 m -> 2 m; effet aérosol non -> oui, etc. Inévitablement, ils ont dû partager avec le public leurs doutes et leurs espoirs. Ils ont dû souvent lutter contre vents et marées : contre l’impatience des gouvernements, la résistance des gens, la désinformation et les thèses farfelues tel le conspirationnisme. L’humanité voyait ̶ du moins en bonne partie, car dans le domaine pharmacomédical il y a toujours des zones sombres ̶ la science en action, ou en marche, souvent à tâtons et, partant, les scientifiques devenant moins hautains ou arrogants et davantage plus empathiques. Après cette pandémie, la science devrait être, selon cet auteur d’origine indienne, moins intouchable.

De ce fait, je me suis rappelé deux autres scientifiques qui ont osé rendre la science moins intouchable, et les conséquences que cela a entraînées.

Loevinger

Le premier ̶ ou plutôt la première ̶ de ces scientifiques est Jane LOEVINGER, psychologue et psychométricienne de renommée internationale, qui a mis au point un test pour mesurer le développement de l’ego (le moi), soit le Sentence Completion Test (SCT)3, qui est devenu par la suite le Washington University sentence Completion Test (WUSCT), (Hy et Loevinger, 1996). Or en dépit qu’un comité d’experts en psychométrie de l’American Psychological Association (APA) ait déclaré ce test de « personnalité » comme étant l’un des plus rigoureux scientifiquement, il est encore peu utilisé et, selon cette autrice, cela serait dû au fait qu’un jour, se voulant transparente, elle a mentionnée que la version qu’elle venait de publier n’était pas finale puisque les travaux de validation se poursuivaient toujours et que son souci comme psychométricienne était que la version en vigueur reflète les plus récentes données. Alors, bien des usagers, dont des chercheurs, ont conclu qu’il valait mieux attendre la version finale, inconfortables à l’idée de voir la science en marche. Pourtant, lorsqu’il est question par exemple du WAIS-IV, n’y a-t-il pas lieu de déduire que cette échelle d’intelligence de Wechsler pour adultes est à sa quatrième version et qu’il est donc possible qu’il y ait éventuellement une cinquième version? Alors, pourquoi ce doute quant à la pertinence d’utiliser le WUSCT?

Cormier

Le second scientifique qui me vient en tête est Roger Cormier, qui, dès le début des années 80, a, lui aussi, ébranlé le caractère intouchable de la science. Professeur de statistiques à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Sherbrooke pendant au moins une quinzaine d’années, il s’est permis un bon matin de remettre en question dans ses cours le fameux seuil de pertinence de p. ≤ 0,05, lequel était la norme presque généralisée un peu partout en statistiques quantitatives et paramétriques, particulièrement en sciences humaines. Ce seuil amène à accepter ou à rejeter l’hypothèse nulle et, je l’ai lu très récemment, ce seuil est encore la norme dans 96 % des recherches, y compris en médecine. Or, à la suite de cette sortie du Pr Cormier, les uns après les autres, les départements lui retirèrent ses cours ̶ à la demande des étudiants, disait-on, généralement ̶ et il fut peu à peu évincé des équipes de recherche4. Il ne lui restait d’accessibles que quelques cours génériques comme Sociologie de l’éducation, et il travailla seul à développer un code langagier ̶ essentiellement une écriture aux sons sans accords ni conjugaisons ̶ trois décennies avant qu’une telle pratique se généralise avec les textos, voire que celle-ci devienne un style littéraire (Marcoux-Chabot, 2021)! Plus tard, Cormier disparut de la Faculté; contrat non renouvelé ou retraite anticipée, je ne saurais dire. Or depuis, les statistiques non paramétriques ont la cote un peu partout, notamment en recherche qualitative, et cette pratique psychométrique relativise grandement le p. < 0,05! Comme j’ai écrit ailleurs lors de l’annonce de son décès, en 2014, Roger Cormier était doublement visionnaire5 en rendant « touchables » les statistiques ainsi que le duo orthographe-grammaire.

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En guise de conclusion de ce billet sur des après-COVID-19, je me permets un petit exercice de kabbale aussi appelé langage des oiseaux. La kabbale est une tradition mystico-ésotérique encore pratiquée par certains hébréophones du fait que la langue hébraïque ne possède aucune voyelle. Il suffit alors d’insérer diverses voyelles entre les consonnes pour obtenir des mots et surtout des sons nouveaux et fort variés, lesquels deviennent sources de méditation. Or, selon Grad (1968), le français serait la deuxième langue la plus propice à la pratique de la kabbale. Fort de cet appui, je me lance!

En entendant COVID-19, comme moi sans doute, plus d’une personne entend ou imagine : CO pour « collectivement » ou « ensemble », VID pour « vide », DIX pour « disque » (disquette) et NEUF pour « neuf » (nouveau). Donc, essentiellement : « Faisons ensemble le vide pour créer un espace pour graver un nouveau disque » sur l’après-pandémie! Or, une des choses que je graverais sur ce disque vierge est dans la foulée de ce billet et pourrait se lire comme suit :

Pour tous les scientifiques, gouvernements et bénéficiaires, laisser émerger de nouvelles visions et de nouvelles positions par rapport à la science, afin de la rendre plus empathique et plus accessible tout au long de sa démarche.

Et vous, quoi d’autre graveriez-vous sur ce disque?


Références

GRAD, A. (1958). Pour comprendre la kabbale. Paris, Éditions du rocher.

HY, L. et LOEVINGER, J. (1996). Measuring ego development. N-J, Laurence Erlbaum ass.

LIMOGES, J. et PAUL, D. (1993). Le développement du moi. Sherbrooke, Université de Sherbrooke, Éditions du CRP.

MARCOUX-CHABOT, G. (2021). « La Floune », Format papier, no 2, Montréal, UNEQ.

ZAKARIA, F. (2021), Retour vers le futur, 10 leçons pour demain. Paris, Éditions Saint-Simon.


Notes

1  Plusieurs pays ont collaboré dans l’élaboration de certains vaccins; certains de ces pays étaient démocratiques et d’autres communistes, certains étaient dans la catégorie « en voie de développement » et d’autres dits « développés ».

2  Comme la Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande, le Portugal.

3  Cette première version comportait deux formes, Homme ou Femme. Secondé par Loevinger elle-même, j’ai traduit ce test pour la francophonie (TPC) (Limoges et Paul, 1993). Depuis cette traduction, Loevinger a réorganisé ses « phrases », rendant ainsi son test neutre quant au genre des répondants.

4  Avec regret, je le confesse, je fus l’un de ceux qui exclurent Roger Cormier d’une équipe de recherche parce que sa prise de position risquait d’entraver le renouvellement d’une subvention importante.

5  https://jacqueslimoges.com/?p=1577Texte d’abord refusé par la Faculté, puis par l’Association des professeures et professeurs retraités de l’UdeS sous prétexte qu’il pouvait soulever de veilles polémiques.  

Professeur au Département d’Orientation professionnelle de l’Université de Sherbrooke durant plus de 25 ans, le pédagogue a brillé d’originalité pour former ses étudiants, souhaitant non pas les cloner, mais bien les mettre au monde en tant que conseillers. Sa différence est devenue référence, comme en témoignent les prix qu’il a remportés, la vingtaine d’ouvrages qu’il a publiés et les ateliers de formation qu’il a animés sur le counseling de groupe et sur l’insertion professionnelle. Depuis 2001, il n’a de retraité que le nom puisqu’il demeure très actif comme professeur associé. De plus, le prolifique auteur n’a pas rangé sa plume et le réputé conférencier manie toujours le verbe avec autant de verve et d’à-propos.
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Professeur au Département d’Orientation professionnelle de l’Université de Sherbrooke durant plus de 25 ans, le pédagogue a brillé d’originalité pour former ses étudiants, souhaitant non pas les cloner, mais bien les mettre au monde en tant que conseillers. Sa différence est devenue référence, comme en témoignent les prix qu’il a remportés, la vingtaine d’ouvrages qu’il a publiés et les ateliers de formation qu’il a animés sur le counseling de groupe et sur l’insertion professionnelle. Depuis 2001, il n’a de retraité que le nom puisqu’il demeure très actif comme professeur associé. De plus, le prolifique auteur n’a pas rangé sa plume et le réputé conférencier manie toujours le verbe avec autant de verve et d’à-propos.