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Afin d’aider un ami français, chercheur sociologue du travail, je recrute des personnes de conditions et de milieux divers pour répondre à la question « Qu’est ce qui a construit ma personnalité jusqu’à ce jour? » Pour cela, il n’y a aucune contrainte quant à la forme et au fond, sinon produire un nombre approximatif de pages, et même encore! Or, à ma grande surprise, certaines personnes pressenties m’ont dit être mal à l’aise avec ce « sans limite », ou se sont désistées trouvant cette liberté insoutenable.
Alors m’est revenu à l’esprit un épisode survenu durant mes études doctorales à Boston à la fin des années 70.
Le conjoint d’une de mes amies de classe terminait de hautes études en chimie, au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Son projet de recherche portait sur la récupération assistée de pétrole (RAP) visant à extraire le brut difficilement accessible d’un gisement après l’épuisement des pressions naturelles (récupération primaire) et des méthodes d’injection d’eau ou de gaz (récupération secondaire).
Sitôt son diplôme « avec honneur » en poche, il fut assailli par les recruteurs des plus grands laboratoires et fit le choix du Laboratoire AT&T (maintenant appelé Laboratoire Nikia Bell) au New Jersey. Le contrat d’embauche était fort simple : « Vous avez carte blanche et nous nous engageons à vous fournir toute la latitude nécessaire pour atteindre vos objectifs de recherche. Bref, aucune limite de notre part! »
Or, les majestueuses portes de ce laboratoire ouvraient sur un splendide et spacieux hall d’entrée – unique accès à tous les autres locaux du complexe, forçant donc les chercheurs à le traverser au moins deux fois par jour de travail. Ce hall constituait un véritable musée affichant fièrement les solennités – dont cinq Prix Nobel – qui ont contribué à la réputation de ce laboratoire depuis 1925, dont Bell, Edison, Einstein et plusieurs autres, qu’ils furent permanents ou invités. Ici et là sur les murs ou suspendus au plafond (c’était avant l’ère des écrans interactifs), de magnifiques panneaux illustrés en couleur précisaient, par exemple, que ce laboratoire avait déjà déposé plus de 25 000 brevets dans des domaines aussi variés que les télécommunications (téléphonie, transmission télévisuelle, communications satellites, etc.) et l’informatique (Unix, C et C++, etc.). D’autres affiches mentionnaient que c’était de ce laboratoire que provenaient le transistor, la cellule photovoltaïque, le laser et le développement des communications par fibre optique. Un peu partout dans ce grand hall, vitrines et stands exhibaient, soit à l’identique ou en modèle réduit, divers brevets issus de cette maison. Enfin, ce hall-musée était quotidiennement arpenté par un public limite admiratif de toutes ces découvertes, qui espérait apercevoir, ne serait-ce qu’un instant, un des génies du « temple »!
Or, aux dires de cette connaissance revue quelques années plus tard, ce contexte de travail s’avérait extrêmement anxiogène pour lui au point d’inhiber en bonne partie ses compétences. Il ajouta que ce mal-être était très généralisé parmi ses collègues chercheurs, dont certains considéraient même le suicide voire étaient déjà passés à l’acte.
En somme, ce sans limite mettait crument ces personnes devant leurs limites, et, sur une base plus réduite évidemment, il me semble que c’est ce qu’ont vécu certaines de mes recrues devant la page blanche. À les entendre, ce sans limite se transformait presque en un 100 limites!
* Dans le but d’alléger le texte et d’en faciliter la lecture, le générique masculin est utilisé comme genre neutre.




