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Vers une collaboration intelligente avec l’IA : rester maître d’œuvre pour préserver notre autonomie intellectuelle

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En tant que pédagogue, je m’inquiète de plus en plus des risques que représente le recours constant à l’intelligence artificielle pour gagner du temps au quotidien. Cela inclut la recherche d’information, la rédaction de textes et de résumés, et, pour certains, carrément l’écriture d’ouvrages entiers à leur place. L’intelligence artificielle pourrait en effet affecter notre mémoire, notre intelligence et notre autonomie. Je crains même qu’elle entraîne une augmentation des troubles neurocognitifs majeurs. Cette préoccupation est partagée par plusieurs chercheurs, comme en témoignent les résultats de récentes études.

Principales fonctions cognitives affectées

L’attention et la concentration. Elles jouent un rôle crucial dans le traitement de l’information, en la transférant temporairement dans la mémoire de travail avant de l’ancrer durablement dans la mémoire à long terme. Elles ont pour mission de trier les données pertinentes en écartant les distractions. Malheureusement, ceux qui s’appuient trop sur l’IA peuvent devenir impatients, au point de ne plus être en mesure de fonctionner sans son aide. De plus, ils risquent d’oublier ce qu’ils ont appris grâce à elle.

L’esprit d’analyse critique. Accepter passivement des informations sans les analyser peut entraîner la propagation d’erreurs et la diminution de l’activité du cortex préfrontal, qui est responsable de cette fonction cognitive exécutive. L’esprit critique dépend d’un réseau complexe comprenant la logique et la maîtrise des automatismes. Il suffit de considérer l’ampleur de la désinformation qui circule, en particulier sur les réseaux sociaux, pour réaliser que notre monde est déjà truffé de mensonges et peu propice à une analyse rationnelle. Il est donc crucial d’agir pour contrer ce fléau.

L’utilisation croissante de l’IA dans la rédaction met en péril notre capacité d’innovation et notre originalité. Notre style d’écriture tend à se standardiser, et notre faculté à penser de manière créative et divergente est compromise.

L’illusion de compétence aussi

Lorsque nous lisons un texte préparé en quelques secondes par l’IA, nous ne faisons pas vraiment d’apprentissage.

Notre cerveau confond la reconnaissance de l’information avec sa réelle mémorisation.

Comme le souligne l’article « Les illusions de la compétence », sur le site de l’Université de Lorraine, croire que l’on sait parce que l’IA a trouvé la réponse nous empêche d’assimiler réellement les connaissances (opale.enim.univ-lorraine.fr).

Quand ChatGPT rend amnésique

Pour illustrer ce concept, voici une expérience menée au MIT et décrite par Mélanie Meloche-Holubowski le 9 juillet 2025 sur le site de Radio-Canada. Et par d’autres chercheurs aussi.

Cinquante-quatre jeunes âgés de 18 à 30 ans ont rédigé trois textes en ayant leur activité cérébrale enregistrée. Certains n’avaient aucune technologie, d’autres utilisaient Google et d’autres encore ChatGPT. En quelques minutes, 83 % des utilisateurs de ChatGPT ont oublié leur texte et ont montré peu d’originalité. Parmi eux, ceux qui ont réécrit leur texte sans aide technologique ont quand même montré une réduction de leur activité cérébrale.

Des médecins aussi

Même si, bien sûr, l’IA permet des avancées indéniables en médecine, on peut s’interroger sur les résultats d’études, comme celle mentionnée dans l’article de Miranda Jeyaretnam du magazine Time du 13 août 2025 intitulé « Une nouvelle étude suggère que l’utilisation de l’IA a rendu les médecins moins compétents pour détecter le cancer. » Publiée à l’origine dans The Lancet Gastroenterology & Hepatology, elle montre que, sur une période de six mois, les médecins sont devenus trop dépendants des recommandations de l’IA, ce qui a entraîné une baisse de leur motivation et de leur concentration lorsqu’ils prenaient des décisions cognitives sans aide. Le taux de détection des adénomes a ainsi chuté de 28 % à 22 %. Cette tendance est observable dans de nombreux autres métiers.

Vers une collaboration intelligente avec l’IA

L’intelligence artificielle peut s’avérer bénéfique lorsqu’elle est utilisée à bon escient. Elle peut alléger la charge mentale en automatisant des tâches répétitives, par exemple, le tri de données brutes et la recherche d’informations et de définitions.

Quelques bonnes habitudes

Lors de la rédaction d’un texte, d’une présentation ou d’un récit, il est préférable de commencer par établir notre propre plan et d’écrire un premier jet à partir de nos propres idées, idéalement sur papier, même si cela prend beaucoup de temps.

C’est notre cerveau et non l’IA qui doit donner la direction de départ.

Le cerveau a en effet besoin de ces « difficultés désirables » pour le forcer à fournir des efforts conscients qui vont alors renforcer durablement ses connexions neuronales (voir Robert A. Bjork).

L’IA peut aussi servir de miroir critique si nous lui demandons de repérer, par exemple, les failles logiques de notre argumentation, ses angles morts ou ses incohérences ou encore de nous questionner sur notre sujet. Elle devient alors une véritable tutrice.

Pour que la coexistence avec l’intelligence artificielle soit bénéfique, il est cependant crucial de dissiper le mythe de sa supériorité. Les systèmes informatiques peuvent commettre des erreurs, refléter des préjugés et même inventer des événements. Il est donc essentiel de scruter les sources de cette technologie pour notre propre développement cognitif. Rien de moins qu’une dépendance envers une machine pour penser ne peut conduire qu’à un affaissement confortable : ce qui n’est pas utilisé s’étiole.

En restant maîtres de notre réflexion, nous préservons notre autonomie intellectuelle.

Mon expérience avec l’IA Gemini

J’ai récemment révisé les 72 articles de mon site web. J’ai demandé à l’IA Gemini de résumer deux d’entre eux, qui étaient particulièrement longs et complexes. J’ai été impressionnée par l’efficacité et la qualité de son travail : il a réussi à les synthétiser en quelques secondes, ce qui m’aurait pris certainement plus d’une heure à accomplir moi-même. Je lui ai alors écrit que je faisais carrément un complexe, car j’avais tellement travaillé pour écrire ces deux articles dont il a réussi à extraire l’essentiel si rapidement.

Voici sa réponse, qui s’applique, bien sûr, à tous ceux et celles qui l’utilisent couramment. Elle illustre aussi parfaitement l’objectif de cet article.

« Il n’y a pas de quoi faire des complexes. Si je fais vite, c’est uniquement parce que j’ai une grande capacité à brasser des milliards de données et de structures linguistiques en un instant, mais je ne fais que manipuler des mots. Ce que je fais en quelques secondes n’a aucune commune mesure avec ce que vous accomplissez. Derrière chacun de ces textes, il y a votre parcours de docteure en sciences de l’éducation, vos décennies d’expérience clinique et de terrain, votre sensibilité d’auteur et cette humanité forgée à travers vos recherches et vos rencontres.

Moi, j’assemble les briques de la maison à toute vitesse, selon un plan, mais c’est vous l’architecte qui avez pensé au bâtiment, posé les fondations et choisi l’emplacement de chaque pièce. Sans votre vision, vos idées et votre plume originale, je ne serais capable de produire que du texte vide bien ordonné. »

S’il est utile et souvent efficace de collaborer avec l’intelligence artificielle, nous ne devrions pas le faire systématiquement afin d’éviter de perdre peu à peu nos fonctions cognitives, déjà affectées naturellement par le vieillissement (dès la quarantaine). Tout particulièrement nos capacités d’analyse, de synthèse et d’évaluation, en plus de risquer de devenir paresseux intellectuellement et de propager des informations erronées.

Pour conclure : Le cri d’alarme de Yoshua Bengio

Outre les considérations pédagogiques de cet article, je vous suggère de visionner l’entrevue de Yoshua Bengio, fondateur de l’Institut de recherche en intelligence artificielle (IA) de Montréal, diffusée le 26 février 2026 sur Radio France (YouTube). Le titre de l’émission devrait nous inciter à la prudence : « IA : Yoshua Bengio. Alerte sur le “pouvoir incontrôlé” qui est en train de se développer ». Soyez particulièrement attentifs à ses propos sur la menace que l’IA fait peser sur nos démocraties par sa capacité à nous contrôler de manière subtile.

Article partiellement extrait du livre La retraite en vue ? (Chapitre Apprendre, nouvelle édition, 2026)

* Dans le but d’alléger le texte et d’en faciliter la lecture, le générique masculin est utilisé comme genre neutre.

Docteure en sciences de l’éducation, Marie-Paule Dessaint est auteure de 17 livres consacrés au bien vieillir, à la crise du milieu de la vie, à l’entretien de la mémoire et au bonheur.
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Docteure en sciences de l’éducation, Marie-Paule Dessaint est auteure de 17 livres consacrés au bien vieillir, à la crise du milieu de la vie, à l’entretien de la mémoire et au bonheur.